SOCIOTRAGEDIE : DU DETERMINISME ET DE LA LIBERTE DANS LE MONDE SOCIAL

L’Alexandrum (sociotragique) dont on entame ici l’explicitation expose les fondements de la sociotragédie ; genre théâtral qui, en s’inspirant de la science sociale, opère une adaptation contemporaine de la tragédie classique. Dans cette entreprise de « lifting du genre », les deux premières caractéristiques de la tragédie classique considérées ont été « les règles » et le « style dramatique » propre à un auteur, éléments ayant été respectivement associés en sociologie au « déterminisme social » et à la « liberté humaine ».

Pour la plupart d’entre nous, le rapport qu’entretiennent, avec la force de l’évidence, les notions de « déterminisme » et « liberté » est clairement celui d’opposition : plus on a le sentiment d’être « déterminé » (par des règles, des normes, des lois, des contraintes…), moins on se sent « libre ». Pourtant, l’éclairage sociologique (ici appliqué aux métamorphoses de la tragédie) révèle que, d’une part, le déterminisme est bien souvent mal compris car confondu avec autre chose, et que, d’autre part, il apparaît en réalité plus comme un potentiel allié qu’un ennemi de la liberté humaine.

  1. Dans la tragédie grecque ; le règne du fatalisme

Le contexte du théâtre tragique de la Grèce antique s’accommode mal de la notion de liberté humaine tant, au-delà du déterminisme, c’est en réalité le fatalisme qui, s’exprimant à travers la toute-puissance des dieux, exerce son emprise sur la vie des humains. Une formidable illustration du fatalisme dans la tragédie grecque est ainsi offerte par Sophocle (496-406 av. J.-C.) à travers son Œdipe roi (v. 425 av. J.-C.) :

Œdipe est le fils qu’ont abandonné Laïos et Jocaste, souverains thébains. Recueilli par un berger, il est confié à Polybe, roi de Corinthe, et à son épouse Mérope qui l’adoptent et l’élèvent comme leur propre enfant. Adulte, il est si horrifié par la prédiction de l’oracle de Delphes le vouant au parricide et à l’inceste que, pour y échapper, il décide de ne pas retourner vers ceux qu’il considère comme ses géniteurs et opte plutôt pour l’exil. En chemin, il tue un voyageur et, parvenu à Thèbes, il triomphe du Sphinx qui menace la ville, ce qui lui vaut d’être couronné roi et de prendre Jocaste pour épouse. Des années plus tard, Thèbes est durement frappée par la peste et le roi Œdipe, résolu à débusquer l’origine du mal, s’empresse de diligenter une enquête. Au bout de celle-ci, il s’avère que ce fléau est une punition de Zeus pour les crimes dont, malgré lui, Œdipe s’est effectivement rendu coupable, ce qui conduit Jocaste au suicide et Œdipe à se crever les yeux.  

Comme le relevait le sociologue français Georges Gurvitch (1894-1965) dans son ouvrage Déterminismes sociaux et liberté humaine (1963, 2e ed.), cette tragédie de Sophocle traduit la croyance au fatum (destin) selon laquelle « tout est écrit d’avance » d’après une logique qui échappe à la volonté et l’action des hommes. A l’examen, précise-t-il, le fatalisme dont il est ici question se distingue donc clairement du déterminisme :

« le déterminisme, même lorsqu’il est poussé à l’extrême, se propose d’expliquer tout fait par un enchaînement de déterminations immanentes, naturelles et rationnelles se laissant manier par l’homme, les groupes, les classes, les sociétés. (…) « Ce qui est inévitable arrivera de toute façon », dit le fataliste. « Non, répond le déterministe, rien n’est fatal, car toute détermination passe par des intermédiaires divers, y compris les réalités variées (physique, chimique, biologique, psychologique, sociale). » ».

  1. Sous le poids des règles ; l’expression du déterminisme et de la liberté dans la tragédie classique

Mais si le déterminisme, en général, se différencie bien du fatalisme, l’enjeu essentiel, pour la science sociale, est de mettre en évidence dans la vie des êtres humains ce qui relève du déterminisme dans sa dimension spécifiquement sociale, comme l’avançait fort justement Pierre Bourdieu dans Questions de sociologie (2002) :

« Comme toute science, la sociologie accepte le principe du déterminisme entendu comme une forme du principe de raison suffisante. La science qui doit rendre raison de ce qui est, postule par là même que rien n’est sans raison d’être. Le sociologue ajoute sociale : sans raison d’être proprement sociale. ».

De fait, si la manifestation de la croyance au fatalisme dans la tragédie grecque ne peut se comprendre, et s’expliquer, que par l’organisation sociale de la Grèce antique, de même, le poids des règles dans la tragédie classique n’a de sens que replacé dans le contexte de l’organisation sociale de la France du XVIIe siècle. Les normes, les valeurs, les croyances, le système politique, les rapports entre littérature et politique, etc., s’imbriquent et s’expriment à travers les règles qui « déterminent » ou « conditionnent » la forme et le sens que revêtent les œuvres de tragédie de l’époque.         

               « Rome, l’unique objet de mon ressentiment !

                  Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant !

                  Rome qui t’a vu naître, et que ton cœur adore !

                  Rome enfin que je hais parce qu’elle t’honore ! » 

                                                                       (Camille, dans Horace, Acte IV., scène 5.)

Cette anaphore de Camille dans Horace (1640) de Pierre Corneille (1606 -1684) prend place dans le conflit qui l’oppose à son frère, victorieux, pour la gloire de Rome, des Curiace au nombre desquels se trouvait son fiancé. Un conflit de valeurs « entre Honneur et Devoir » structure en réalité l’opposition entre Camille et son frère : faut-il préférer l’honneur de sa patrie au devoir d’attachement attendu d’une femme vis-à-vis de son futur époux ? Ces deux attitudes ne sont-elles pas des normes prônées par la société romaine par laquelle ces protagonistes sont tous deux déterminés ? Au final, n’apparaissent-ils pas plus comme des « vecteurs » ou « agents » d’un conflit qui les dépasse car se situant au cœur même de la société dont ils ne font, en définitive, que refléter des valeurs que le contexte a rendues antagonistes ? 

L’on peut tout de même s’étonner qu’étant de la même société, de la même famille et ayant donc baigné dans les mêmes valeurs, Camille et son frère en arrivent à des extrémités telles que, dans un accès de colère, Horace finit par user de son épée pour donner la mort à sa sœur. Mais, comme l’indique le sociologue Bernard Lahire dans L’Homme pluriel (1998), la société recelant elle-même des normes, des valeurs, des règles, des habitudes hétérogènes, les individus qui en sont membres sont aussi porteurs de déterminants variables et contradictoires mais qui, contrairement au contexte dans lequel se trouvent les personnages de la tragédie de Corneille, ne conduisent pas nécessairement à des déchirements intérieurs :

« […] l’acteur pluriel n’est pas forcément un agent double. Il a incorporé de multiples répertoires de schèmes d’action (d’habitudes) qui ne sont pas forcément producteurs de (grandes) souffrances dans la mesure où ils peuvent soit coexister pacifiquement lorsqu’ils s’expriment dans des contextes sociaux différents et séparés les uns des autres, soit ne conduire qu’à des conflits limités, partiels, dans tel ou tel contexte […] ».

C’est donc bien à la faveur de ce contexte particulier de la guerre qui oppose Rome à Albe et qui met aux prises les Horace et les Curiace par ailleurs liés par des échanges matrimoniaux, que les valeurs d’ « amour de la patrie » et « devoir d’attachement à l’époux » chez Camille et « amour de la patrie » et « amour fraternel » chez Horace en viennent à s’entrechoquer. Si dans cette pièce la « raison d’Etat », avec l’acquittement de Horace pour le meurtre de sa sœur, l’emporte au final, c’est aussi parce que les règles qui déterminent l’écriture des tragédies classiques dans la France du XVIIe siècle en font une valeur cardinale.

 Ces règles, miroir des normes sociales de l’époque, pèsent sur Corneille comme sur son jeune rival Jean Racine (1639 -1699) qui, lui aussi, fait du triomphe de la « raison d’Etat » le point focal de sa tragédie (sans mort) Bérénice (1670) dans laquelle l’empereur Titus est contraint de renoncer à sa bienaimée et de congédier cette reine étrangère que les valeurs romaines, auxquelles le peuple est attaché, l’empêchent d’épouser. Cependant, les règles contraignantes de la tragédie classique n’ont pas anéanti la possibilité qu’avaient ces deux géants du genre de se ménager un espace de liberté ; Corneille est connu pour avoir privilégié les intrigues qu’il qualifiait d’« implexes » (chargées de rebondissements) vantant le courage, la gloire et l’honneur, tandis que, à l’opposé, Racine préférait les pièces plus « épurées » où une place de choix est faite au lyrisme passionnel. 

  1. Dans la sociotragédie ; exploiter les déterminismes sociaux pour explorer des phénomènes contemporains

 Au-delà de la seule tragédie classique, l’un des rapports que la sociologie peut entretenir avec les œuvres littéraires consiste, ainsi que le mentionne le même Bernard Lahire (dont le propos concerne surtout les romans dits réalistes) dans L’esprit sociologique (2005), en un « exercice pédagogique » ou « entraînement scientifique » conduisant les sociologues à rechercher dans les œuvres des auteurs les déterminants sociaux ayant pesé sur la vision de la vie sociale que reflète la littérature de ces écrivains. Dans le cas de la tragédie classique, cet exercice est facilité, on l’aura remarqué, par le fait que les auteurs se réfèrent à des « règles explicites » qui leur sont d’ailleurs rappelées lorsque ces derniers s’en écartent comme Corneille a pu en faire l’amère expérience à l’occasion de la « querelle du Cid » suscitée par la non régularité de la pièce.

Mais, bien évidemment, tous les écrivains ne s’appuient pas sur des « règles explicites » dans la rédaction de leurs œuvres, leur littérature serait-elle pour autant non socialement déterminée ? Les écrivains étant des êtres sociaux comme les autres, leur littérature porte nécessairement la marque de leur déterminisme social. Dans la vie ordinaire en effet, les gens se réfèrent en réalité très peu à des règles explicites pour orienter leur comportement, d’où l’apport essentiel de la  “sociologie dispositionnaliste”  (abordée dans la chronique précédente) qui s’attelle à identifier les « dispositions » et « régularités » sociales qui organisent, de façon moins explicite que des règles, les jugements et comportements des êtres humains. 

Puisqu’elles ne sont pas explicites, les dispositions et régularités sociales sont porteuses d’un déterminisme diffus que les gens ont peine à reconnaître et qui, pour cette raison même, peut plus facilement, et en toute bonne foi, être nié. Or, c’est précisément devant cette forme de déterminisme dont on n’a pas clairement conscience que l’exercice de la liberté se complique car, comme l’affirme le titre d’un ouvrage consacré à l’œuvre de Pierre Bourdieu, La liberté (s’acquiert effectivement) par la connaissance (2004, sous la direction du Collège de France, de Jacques Bouveresse et de Daniel Roche)…

Pour sa part, la sociotragédie reprend à son compte les « règles formelles » de la tragédie classique comme « symbole du déterminisme social » tout en adaptant l’écriture et le sens des œuvres à des préoccupations contemporaines. De fait, le sens de l’ « exercice pédagogique » et « entraînement scientifique » proposé tantôt par Bernard Lahire se trouve inversé : il ne s’agit plus d’aller chercher les déterminants sociaux de la vision du monde portée par un auteur à travers ses œuvres ; mais il est question pour un auteur de baser l’élaboration d’une intrigue sur des déterminants sociaux conçus comme moteurs de la structuration des œuvres. 

Ainsi, dans la sociotragédie Le Mauvais œil, l’intrigue est construite sur la question de savoir quels déterminants sociaux peuvent conduire quelqu’un à endosser le rôle de   “lanceur d’alerte” et, dans le cadre de cette œuvre, c’est la piste fournie par le concept sociologique de « réveil dispositionnel » qui a été suivie. Pour l’exprimer simplement, le réveil dispositionnel désigne le déclenchement dans un contexte déterminé d’une habitude qui, formée et incorporée à la suite d’expériences sociales antérieures, était entre-temps comme « mise en veille » pour ne pas avoir rencontré, dans la biographie ultérieure de la personne considérée, des contextes propices à sa manifestation.

C’est la situation dans laquelle se trouve le héros tragique de la pièce, Gabriel Margeand, dont la famille appartient à la petite classe moyenne avec un père syndicaliste qui l’a fait grandir dans un environnement marqué par la lutte sociale. Mais en grandissant, le jeune homme, qui se découvre bon élève, bénéficie des opportunités que lui offre « l’école de la République » et suit un brillant parcours qui l’éloigne de son milieu social d’origine pour faire de lui un haut cadre dans le domaine de la communication. Il est repéré et retenu par La société française des Mines, Soframine, pour être le Chargé des relations publiques de sa filiale africaine, Minafric, dans le cadre d’un vaste projet d’exploitation de terres rares. Sur place, il s’aperçoit que la mise en œuvre d’un tel projet représenterait un désastre écologique (destruction de la forêt) et social (spoliation et risques sanitaires pour les populations environnantes) dont les autorités locales, instigatrices du projet, ne se soucient nullement. Se pose alors pour Gabriel Margeand la question de la conduite à tenir jusqu’à ce qu’intervienne en lui le « réveil de la disposition à l’engagement social » qui le conduira à se muer en  “lanceur d’alerte” : 

« Y a-t-il vraiment eu choix ? Je ne suis pas certain,

Je me sens peu ou prou happé par le destin.

Alors que j’hésitais à fixer ma conduite,

Je vis ces braves gens privés d’espoir, ensuite

Tous mes atermoiements s’enfuirent net ; et oust !

Ce fut comme un effet madeleine de Proust !

Mon passé militant hérité de mon père,

Ce passé, tout à coup, refusa de se taire

Et me fit découvrir en un soudain instant

Ce que vivait papa lorsque j’étais enfant :

Bon nombre de sujets, rejetant toute attente,

Exigent une action qui vite les contente (…) ».

                                                                                     (Gabriel, Acte I., scène 5.)  

Au fait, et pour finir, est-il vrai, comme l’affirme l’exergue, que le sommeil serait l’espace rêvé pour éprouver une réelle liberté garantie par l’absence de règles dans nos rêves ? Voilà une croyance que la science sociale vient mettre à mal : le déterminisme social se faufile bien jusqu’au cœur de nos rêves ; en fonction de qui l’on est socialement et culturellement, on ne rêve pas de n’importe quoi n’importe comment. C’est déjà ce qu’étayait la branche de l’anthropologie culturelle qu’est l’ethnopsychiatrie (avec, par exemple, les travaux de Tobie Nathan) et désormais la sociologie dispositionnaliste (avec L’interprétation sociologique des rêves (2018) de Bernard Lahire).                                 

« Cohciopost -1/ Côté Science » : Du parcours personnel à l’aventure collective

Photo d’illustration (Pinterest)

Pour cette première chronique de la section « 1. » se rapportant à la dimension scientifique du projet, je suis amené à évoquer quelques éléments m’ayant conduit, en tant que porteur du projet, à la conception de COHCIOPOST ; ce qui peut correspondre, plus ou moins, à l’explicitation de la fameuse « adéquation Homme/Projet » dans le jargon des spécialistes de l’entrepreneuriat que je fréquente depuis quelque temps. Pour rappel, COHCIOPOST est le nom donné au projet de création d’une « Agence de recherche participative pour la cohésion sociale » et, bien loin d’une quête d’exhaustivité et de linéarité dans l’énoncé des péripéties qui en ont nourri l’élaboration, les indications que je donne ici des sources du projet ne sont livrées que de façon fort schématique.

A. De l’aspiration à une carrière universitaire classique… 

“Je voudrais cependant rappeler dès le départ que toute œuvre scientifique comporte une part d’histoire personnelle, une part d’autobiographie. Il faut avoir cette certitude, et se dépouiller de l’idée que l’on est seulement dans la science et pleinement dans la science, qu’on écrit pour la seule science et seulement avec les mots de la science. Dans le parcours scientifique, on écrit des textes scientifiques, mais sans éliminer les mots que je dirai personnels.”                                                (Georges Balandier)

Au cours de ma formation académique (cf. la page « A propos » de ce carnet de recherche), l’idée même que je puisse travailler pour une entreprise ou, a fortiori, vouloir en créer une, était on ne peut plus éloignée de ce que j’imaginais comme devant être ma destinée professionnelle. Dans mon esprit en effet, mon projet était tout autre puisque j’avais alors le dessein de m’insérer, au terme de ma formation, au sein d’un organisme de recherche tel que l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD) ou le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) :

  1. La passion pour la recherche – Au bout de ma deuxième année de licence, ma conviction était faite sur l’idée que ce serait bien la recherche (et non pas l’enseignement, par exemple) qui répondrait le plus à mes attentes et ma curiosité pour ce qui relève du « fonctionnement » de la vie sociale. Pour s’en convaincre, j’évoquerai dans le cadre de ce bref exposé, le fait que la science sociale, pratiquée avec rigueur, amène à découvrir que la meilleure voie pour satisfaire à la célèbre invite popularisée par Socrate (et dont l’origine demeure controversée) ; « connais-toi toi-même », passe en réalité par la connaissance préalable des autres. En effet, loin des introspections, des méditations sur sa vie, des coachings en tous genres, etc., on ne découvre qui l’on est socialement que par similitude et par contraste avec Autrui d’après les caractéristiques sociales que l’on a en commun ou en opposition avec lui : la connaissance des autres est donc une condition sine qua non de la connaissance de soi ; c’est l’une des premières grandes leçons que j’ai tirées de la pratique de la science sociale !     
  1. La quête de sens en vue de partager mon intérêt pour la science sociale – Cependant, même intimement convaincus du potentiel apport de la science sociale à la société, mes camarades de promotion et moi-même éprouvions déjà d’énormes difficultés à faire état autour de nous de « réalisations concrètes » ou de « matérialisations tangibles » de sciences comme la sociologie et l’anthropologie au-delà de la production de livres et d’articles que, au demeurant, peu de gens lisent en dehors du Landerneau du monde académique. A contrario, qui pourrait sérieusement se poser la question de l’intérêt pratique de la médecine, de la physique ou de la biologie alors que, aujourd’hui encore, des sociologues de renom écrivent des livres pour tenter d’expliquer ce à quoi sert (vraiment) la sociologie ? Mais en ce temps-là, la question de l’affirmation de l’utilité des sciences sociales était un peu secondaire dans la mesure où la priorité était de terminer sa formation pour bien s’insérer dans le monde universitaire avant, éventuellement, de « transférer » quelque apport de la science sociale vers la société par le biais, par exemple, d’un investissement personnel dans le milieu associatif.
  1. Le poids du handicap sur la trajectoire professionnelle – Porteur d’un handicap visuel, il m’a par ailleurs fallu réaliser que plus je progressais vers cet objectif plus aussi les difficultés se corsaient au point que, si le projet professionnel initial n’était pas rendu impossible, il fallait néanmoins accepter, contraint et frustré, de revoir ses ambitions à la baisse. Un seul exemple ? La participation à des événements académiques (conférences, journées d’études, colloques…) octroie de meilleures chances d’insertion professionnelle, or pour une personne handicapée, la double question de la mobilité (déjà en France et encore plus à l’international) et de l’accessibilité (lorsque les présentations s’appuient sur un vidéoprojecteur par exemple) pose des défis d’organisation (et d’argent) qui sont loin d’être aisément surmontables. Le risque est alors grand qu’à terme l’on se retrouve à pratiquer la recherche dans des conditions qui ne procurent plus, à la longue, qu’insatisfaction et démotivation.

Toutes ces considérations se cumulant à d’autres dans l’élaboration de mon parcours professionnel m’ont progressivement conduit à mûrir l’idée qu’il pourrait peut-être s’avérer plus judicieux, dans la perspective de conditions d’exercice plus en harmonie avec ma personnalité et mes inclinations scientifiques, de changer sensiblement de braquet (pour reprendre à mon compte une métaphore cycliste) ; et c’est ainsi qu’a lentement émergé le projet COHCIOPOST.

B. … à Cohciopost, ou « comment changer de cap sans virer de bord »

“Il faut être prêt à se débarrasser de la vie qu’on a prévue pour avoir la vie qui nous attend.”                                                                                        (Joseph Campbell) 

Tant que nous y sommes, filons donc la métaphore sportive en passant du vélo à la voile qui, bien qu’elle puisse parfois se pratiquer en solitaire, demeure fondamentalement, encore plus que le vélo, un sport d’équipe : ce qui donne une bonne vision de ce que peut refléter Cohciopost ! Avec ce projet en effet, les trois dimensions abordées précédemment trouvent une nouvelle orientation par l’adoption d’une perspective plus collective :

  1. De la recherche classique à la recherche-action participative – D’ordinaire, l’insertion et l’évolution de carrière en milieu académique reposent avant tout sur la production et l’évaluation de travaux personnels (et de façon sans doute accrue avec la – « darwinienne » – Loi de Programmation Pluriannuelle de la Recherche (LPPR) qui met actuellement l’Université en émoi). En revanche, la recherche-action participative est un mode de production de connaissances qui rassemble nécessairement chercheurs professionnels et simples citoyens œuvrant à la réalisation de projets de recherche ancrés dans des processus de transformation sociale. Il s’agit d’utiliser les outils de la science dans le cadre d’un engagement social et civique autour duquel s’agrègent divers acteurs voulant s’attaquer, en vue de les résoudre autant que faire se peut, à des difficultés et problèmes identifiés dans différents domaines de la vie (environnement, santé, lien social, agriculture, économie, culture, etc.) ; le champ d’application en est très étendu.  
  1. La quête de sens comblée par la Cohésion sociale et l’ESS – Pour ce qui est de Cohciopost, le champ d’application de la recherche-action participative recouvre tous les sujets pouvant s’inscrire dans la thématique globale de la cohésion sociale qui, grosso modo, fait référence à l’ensemble des valeurs, des activités et des institutions vouées à la formation, à la consolidation et à la perpétuation du sentiment d’appartenance mutuelle à une collectivité humaine à des échelles variables (locale, régionale, nationale…) en mettant ainsi en avant l’intérêt collectif. De fait, une telle approche de la recherche-action participative est tout à fait compatible avec l’Economie Sociale et Solidaire (ESS) qui regroupe les structures associatives, mutualistes et entrepreneuriales attentives à l’intérêt général et soucieuses de défendre un modèle économique plus vertueux du point de vue social et environnemental. Par ailleurs, en s’ouvrant à l’implication citoyenne à travers son dispositif de recherche, Cohciopost se positionne comme canal de médiation scientifique, ce qui met donc immédiatement en partage l’intérêt pour la science sociale.
  1. L’impact du handicap allégé par le dispositif spécifique de recherche – Parce qu’il est question de recherche participative, d’insertion au sein de l’Economie Sociale et Solidaire et de plateforme numérique collaborative, la gêne occasionnée par le handicap dans l’épanouissement professionnel devrait s’en trouver significativement amoindrie. La recherche participative est (comme) un sport d’équipe impliquant que les uns puissent s’appuyer sur les autres en termes d’aptitudes physiques, intellectuelles, culturelles, scientifiques, etc. Pour sa part, l’Economie Sociale et Solidaire (ESS) s’intéresse prioritairement à des questions d’intérêt général à dimension locale même si, bien évidemment, les initiatives conduites par les structures membres doivent pouvoir être transposables à d’autres territoires. Mais, du moins au démarrage d’un projet, la question des mobilités est d’abord confinée à un périmètre géographique pouvant raisonnablement être circonscrit. Sur le volet de l’accessibilité, une réponse satisfaisante est fournie avec la plateforme numérique collaborative dont le fonctionnement a été spécialement conçu pour être pleinement inclusif.

Au final, sur cette question de l’ « adéquation Homme/Projet », Cohciopost ne saurait constituer un pur renoncement à ce qu’était mon ambition professionnelle initiale, bien au contraire, il crée les conditions d’une pratique de la recherche me permettant d’y intégrer, plus tôt que prévu, des considérations en termes d’utilité sociale, d’éthique et de faisabilité.   

AD VITAM AETERNAM

Toi Qui d’Adélaïde est le Bel avatar

Et pour Qui nuit et jour si intensément vibre

Mon cœur Tout retourné jusqu’à sa moindre fibre ;

J’entends en moi sans fin Ton Souvenir bavard. 

_

Je ne T’attendais pas mais voici l’Etre à part

A l’envoûtante Aura qui ruina l’équilibre

Que je m’étais construit et dont Tu me fis libre

En un si vif éclair qu’il me laissa hagard.  

_

A l’heure où notre monde à grands pas se défait,

Quand l’empreinte humaine est du plus mauvais effet

Sur le cours de la vie charriant d’affreux spectacles ;

_

J’ai contemplé Ta Grâce et, plus qu’auparavant,                                   

Veux croire en l’Avenir au Pays des vivants

Où Tu es, Ô ma Mie, le plus Beau des Miracles !               

  « Joachimson »